vendredi 22 mai 2015



Alphidophore Alahzen

Alphidophore Alahzen était le descendant en courbe sinueuse du grand Abu Ali al-Hasan ibn al-Hasan ibn al-Haytham, dit Alawi com Alahzen, dont je parlerai une autre fois.
Alphidophore appartenait à une famille hors norme, résultat d’un brassage de langues et de cultures riche et complexe. Son grand-père avait fait fortune dans la vente d’yeux en gros. Le père de celui-ci, marin, avait échoué sur l’ile d’Argos. Il y découvrit une espèce de paons dont les plumes de la queue arboraient un œil chacune. Il nomma ce paon le paon optique, en ramena quelques couples en France et en fit l’élevage.
Au bout de nombreuses sélections, il obtint un paon optique possédant des yeux caudaux de différentes tailles et couleurs. Il les déclina ensuite en yeux myopes pour les étudiants en médecine, biologie et tout travail de précision, hypermétropes pour les marins, les voyageurs, hallucinés pour les visionnaires, de velours pour les tailleurs, de biches pour les voleuses, les gros yeux pour les parents et les profs,  etc. Il fit aussi toute une gamme oculaire esthétique, où les iris pouvaient être de toutes les formes et de toutes les couleurs.
La copie illégale fit se répandre bien vite des yeux torves, louches, chassieux, voire  chiasseux, des yeux pas frais à la douzaine, des yeux comme des trous de pine, qui regardent en dedans, à tel point qu’à un certain moment, il valait mieux être aveugle dans un royaume des gens sourds à la raison qui essayaient de se procurer de l’optique à l’œil
Aldiphophore grandit alors que le commerce familial périclitait à vue d’œil.
Voyant qu’il était inutile d’essayer de contrôler un marché qui leur avait échappé, le jeune Aldi se mit à réfléchir. Au départ il tenta avec peu de succès de se lancer dans le commerce de bouches. Mais il ne s’était pas attendu aux mauvaises langues à la dent dure qui par le bouche à oreille annihilèrent ses efforts. Après avoir pris langue avec elles, il arrêta les frais à temps.
Il se lança par la suite dans la vente de nez mais tomba sur un bec. Manqua de courage pour la vente d’estomac et de tripes. Et c’est par hasard qu’il découvrit sa voie, la voie lacrymale.
Alors qu’il se lamentait un peu sur son sort, il écrivit une bluette qu’un ami chanteur reprit. Le succès fut immédiat
De vendeurs d’yeux, il  devint vendeurs de larmes, et put ainsi humecter tous les regards qu’il ne vendait plus


                                

jeudi 21 mai 2015





Les glissades, les chutes dans la boue grise et froide, dans l’eau métallique et glacée, les flaques comme des trous reflétant le ciel, les bourrasques comme des gifles, tout ça l’indifférait. 

Son cœur lui avait été arraché.

Il n’était plus qu’une carcasse errante qu’un atavisme absurde faisait revenir à Paris. Il se moquait bien de son bureau, de son hôtel particulier aux baies ouvertes sur la Seine.
Son fils n’était plus

Un soleil hébété luisait derrière le rideau sale des nuages lourds


Il se souvenait de son éclosion comme si c’était maintenant. L’œuf nacré pondu par Anasthasia, rosissante d’émotion, le coussin de velours rouge brodé d’or qui recevait les œufs de ses ancêtres depuis des temps immémoriaux. On voyait au travers de l’opalescente coquille battre le cœur du rejeton. Il se rappelait des pleurs de joie et de fierté de sa belle épouse lors de la première fissure. Il préférait faire mine de s’inquiéter du semblant d’hystérie de sa chérie que de s’avouer à lui-même son propre bouleversement.  Il devait maintenant annoncer à  sa femme que leur fils n’était plus.




Fissure… Crevasse… Le lieutenant-colonel avait désigné la tranchée d’un pédoncule fatigué. Dans cette béance noire qui défigurait la terre, des morceaux de corps, d’exosquelettes, de chitine, et quelques tentacules épars. Et du sang, rouge, vert, bleu, qui coagulait.
« Impossible de savoir si votre fils est vraiment là, et on doit recouvrir avant que la pourriture ne gagne la charogne. »

Puis le silence
La pestilence.


Zénophase avait levé alors ses yeux pédonculés vers l’horizon. Une ligne charbonneuse, faite de boue, de poudre, de métal et de sang s’éclairait par endroits aux explosions d’obus.



Les brancardiers, passaient devant la table de fortune derrière laquelle un officier notait les noms des morts, quand ils étaient encore identifiables, puis allaient balancer leur fardeau dans la fosse avec indifférence. Ils avaient épuisé leur stock d’émotions et se réduisaient maintenant à leur fonction.



« Mais… Peut-être est-il encore vivant ? »
C’était la première fois de sa longue vie que Zénophase Athénor de Lalouse contestait un avis officiel. 
Sans mot dire, le lieutenant-colonel tira d’un tas d’objets hétéroclites un morceau de tissu qu’il tendit à Zénophase. Un bout d’uniforme déchiré si maculé d’hémoglobine que le nom de son fils aurait pu ne pas être lisible. Alphidius Zélophore de Lal…


Son fils était mort


À ce moment Zénophase se sentit tomber en lui-même, un abime plus profond et plus noir encore que cette fosse monstrueuse, cette blessure dans la terre. Et la chute continuait, continuait, sans jamais s’arrêter
Son stylommatophore rupestre, la limace à carapace qui lui servait d’animal de bât, sentit sa détresse et vint se blottir contre lui et le déséquilibra. 
 Zénophase s’effondra comme une falaise s’écroule dans la mer. 
Immobile, étendu dans la boue, il ne pleurait pas. Sa stupeur, sa torpeur le paralysait de désespoir. Il ne respirait plus, ne pensait plus, ne sentait rien ; il ne faisait plus que tomber.



Autour de lui, d’autres parents cherchaient leurs proches, trop dévorés d’inquiétude pour se soucier de lui, trop désespérés pour prendre en compte toute souffrance autre que la leur. Hagards, ils grimaçaient des sourires d’angoisse à l’adresse des officiers en charge de les accueillir, comme pour conjurer le sort.



Quelle joie quand son petit avait prononcé son premier mot : Papa. Il faut dire que sa mère le répétait sans cesse. Papa-ci, Papa-ça. Il était son dieu, elle était sa déesse, et leur enfant était leur univers. L’air était si lumineux, comme si chacune de ses molécules était porteuse de lumière et de joie, comme si chaque respiration était un rire.

Une vitre le coupait de ce monde maintenant.  Ou n’était-ce que de l’air, de l’espace ? Les rires s’estompaient, la scène s’éloignait, filant vers le ciel comme dans un gouffre. Il tombait.


Quelle était cette oppression ? Il n’arrivait pas à déglutir. Peinait à respirer. S’étouffait. Il comprit. Ce n’était qu’un sanglot. Un sanglot plus gros que lui, qui lui serrait la gorge, lui comprimait le cœur, lui écrasait le corps. Un sanglot qui ne passerait pas, destiné à rester là


Son fils était mort

Leur fils était mort


On vint le relever. Ne restez pas là. Rentrez chez vous petit père. Des mains le soulevèrent et le posèrent sur son stylommatophore. Une voix claqua et la monture s’ébranla.

Combien d’heures resta-t-il ainsi prostré, combien de jours ?
Il savait qu’au moins une nuit s’était écoulée ainsi, son fidèle stylommatophore progressant régulièrement vers leur foyer. Ces animaux étaient doués d’un sens de l’orientation surprenant. Eussent-ils été plus rapides qu’on s’en serait sûrement servi de moyen de communication en plus que de transport. Zénophase se demandait pourquoi ces idées idiotes traversaient sa souffrance sans aucune considération.



Une pluie plus froide l’avait réveillé d’un frisson. L’habitude avait pris un contrôle relatif de son corps. Mettant ventre à terre, il avait cheminé aux côtés de son aimable bête, avançant pour avancer.


Le ciel de plomb strié d’étain broyait  lentement la marne boueuse qu’une pelouse de novembre éparse et maigre  peinait à couvrir de son déprimant vert-de-gris. 

Combien de kilomètres avaient-ils parcourus ?



Suffisamment en tout cas pour que quelques arbres aient survécu à la voracité démentielle des charpentiers qui consolidaient les tranchées. Ils tordaient leurs troncs vers le ciel, implorant, portant en leurs branches décharnées et tordues la multitude des charognards habillés de deuil. Dans quelques mois, ces oiseaux croassant leur sinistre augure devront changer de perchoir, pensa malgré lui Zénophase



Leur fils était mort.




Cela ne devait pas être, cela ne devrait jamais être. Les enfants sont faits pour survivre à leurs parents. À quoi avait servi qu’il vive, à quoi avait servi qu’ils vivent tous ? Tous ces efforts, toutes ces peines, toutes ces joies ?
Il s’arrêta.
Encore une fois le sanglot trop grand pour lui, trop grand pour respirer, pour vivre. 
Une petite voix, à peine perceptible, lui souffla à l’oreille : C’est n’est qu’une fin du monde.
Son fils était mor

mercredi 20 mai 2015

 Pompyle Athanaze du Fégor 


D’une écriture sûre et allègre, Pompyle Athanaze du Fégor remplissait le formulaire d’adoption d’un de ses petits monstres. Son orphelinat ne désemplissait jamais assez, et chaque dossier complété qui offrait enfin la garde d’un de ses protégés à deux ou trois parents (ou un parent à plusieurs têtes) le mettait en joie. 

Il savait que ce n’était qu’une goutte de sueur et de sang dans l’océan, mais sauver l’avenir d’un gosse n’était pas rien. C’était même tout pour cet être en devenir. Et les deux cœurs de Pompyle se serraient d’une joie douloureuse. 


A chaque fois il se rappelait ce frais matin de novembre où le givre dessinait sur les fenêtres du dortoir une plaine fantasmagorique d’herbes géantes et pétrifiées. Le froid était si vif qu’il croyait son unique couverture trempée d’eau glacée. A chaque fois il revoyait les lits disposés en quinconce, le métal de leur montant qui apparaissait là où la peinture lâchait prise, le blafard reflet de la lumière d’hiver sur le parquet poli par le passage des générations d’orphelins. Tout était en nuance de terne, de blême, de vert de gris, et dans le ciel laiteux, une légende qu’on racontait aux enfants pour les faire cesser de pleurer parlait d’un soleil éclairant les nuages. Un jour pourtant, dans cette atmosphère figée, la voix du surgé héla son nom et brisa la torpeur.


Pompyle était à la fois au dessus du formulaire, dans son bureau familier et rassurant, et recroquevillé sur un lit d’infortune, avec ses congénères.

Dans ces cas, Pompyle tentait de se reprendre en changeant de centre d’intérêt. Les monstres se reproduisaient parfois sexuellement, parfois accidentellement, mais la plupart du temps, ils apparaissaient, comme l’avait constaté le savant philosophe autoproclamé Jarice Todt, par génération spontanée, appelée plus simplement abiogenèse. L’étymologie d’abiogenèse est élémentaire : d’aussi loin que l’histoire remonte, lorsqu’on donnait des oripeaux à un mendiant, ils étaient aussitôt envahis par la vermine. De là découla le proverbe : « de l’habit au  gêné se vient le vil », qui a donné par glissement sémantique et ouverture de la diphtongue par échappement latéral droit : «  de l’abiogenèse vient la vie ». Certains pédants vous feront des étymologies capilotractées donnant au « a « un caractère privatif, et donc a=non, bio= vie, genèse=création. Création à partir de rien… Vraiment les gens parfois.

Evidemment, la plupart des monstres naissaient dans l’ombre et l’humidité, là où pullulent les moisissures et autres champignons, voire même des mycéliums. Dans la pénombre propice, on pouvait apercevoir dans le gel translucide enveloppant les carpospores luire et battre des pompes minuscules comme autant de muscles cardiaques indistincts, renflements pulsant une hémolymphe nimbés d’une lueur glauque. A chaque peur, à chaque  dégoût, plaisir soudain ou rire impromptu, à chaque émotion passant à leur portée, les monstroculus la phagocytaient, s’en nourrissaient, croissaient et prospéraient. Et à chaque vague sentimentale, une nouvelle génération de monstrounets apparaissait, ramassée et rapidement prise  en charge par les fonctionnaires de la voirie et de la reproduction.


Et tous les monstres, ou quasi, passaient leurs premières années ainsi dans les orphelinats aux relents de casernes, à arpenter les couloirs sans âge et sans âme, dans un rituel aussi rigide qu’absurde. On les faisait aller des salles de classe au réfectoire, du réfectoire aux salles d’études, des sales d’études aux douches et des douches au dortoir. Tout y était fonctionnel et mal pratique, froid, aligné, rectangulaire, plat, terne et mort. Zut, Pompyle était retombé dans son enfance.


Et ce cri strident du surjé qui brise cette harmonie mélancolique : Pomp’, chez le dirlo, au trot
Et Pompyle de trotter
Qu’avait-il encore fait ?
Quelle serait la punition ?
Et le surgé qui sourit… Catastrophe, si ce sadique est heureux, c’est que je vais souffrir, se dit in petto et dans sa tête le petit Pompyle affolé
La porte immense du dirlo, dont le haut disparaissait dans le zénith, s’ouvra dans un grincement menaçant
Ce fut le jour où Pompyle rencontra ses parents



Et sur chaque formulaire qu’il complétait désormais, une larme d’émotion brouillait sa signature

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